De mai à août 1915, entre 1200000 et 1500000 d’Arméniens ont disparu des terres turques qu’ils occupaient. Outre les îlots de survie, sur les 1800000 à 2100000 Arméniens recensés par l’Etat turc en 1914, seuls les habitants de Constantinople et de Smyrne – 200000 personnes - auraient échappé à la mort car il était difficile de les tuer devant tant de témoins ; la population des régions caucasiennes a été également sauvée par l’avancée de l’armée russe – 300000 personnes. Tel est le triste bilan du premier génocide du XXe siècle: un crime contre l’humanité, dicté par des pulsions nationalistes et xénophobes.
Quand le rêve se transforme en cauchemar.
Quand le rêve se transforme en cauchemar.
Tout débute à Paris par un rêve de liberté. Des étudiants exilés forment le mouvement des Jeunes Ottomans, reprenant la devise de la Révolution française: ordre et progrès. Sous la direction d’Ahmed Riza, ils fondent un journal : Le Merchveret, et un parti : Union et Progrès, dont les membres sont alors appelés les Jeunes Turcs.
Les Jeunes Turcs prêchent l’ottomanisme, l’union de tous les citoyens de l’empire sans distinction de race ni de religion. Leur but: abolir le despotisme du sultan Abdul-Hamid et instituer un régime parlementaire. Pour y parvenir, l’insurrection armée semble nécessaire ; le Comité Union et Progrès se développe alors parmi les jeunes officiers de l’école de guerre de Constantinople. Ces derniers déplorent la décadence de l’Empire qu’ils sont chargés de défendre et reprochent au Sultan, non pas d’opprimer ses sujets, mais de brader pièce par pièce le patrimoine national. En juillet 1908, des soldats se réfugient avec leur commandant dans les montagnes autour de Salonique. Les troupes chargées de les arrêter se rebellent à leur tour et exécutent leur chef. Le Sultan prend alors les devants et, le 24 juillet, rétablit la constitution de 1876 : les Jeunes Turcs font leur entrée en politique.
Abdul-Hamid a sauvé son trône et récupéré à son profit les passions populaires. A Constantinople et dans les grandes villes de l’Empire, c’est une explosion de joie et, paradoxalement, de reconnaissance envers le sultan. Durant plusieurs jours des cortèges de manifestants brandissant des pancartes en différentes langues défilent dans les rues. Turcs, Arméniens, Grecs et juifs célèbrent l’avènement d’un nouvel âge où tous pourront vivre paisiblement sur le sol ottoman. La parade ne dure que quelques jours, mais l’illusion est entretenue jusqu’aux élections de novembre 1908, auxquelles tout citoyen ottoman de plus de vingt-cinq ans peut participer. Les Arméniens votent massivement ; cependant, sur les 262 sièges, seuls dix seront occupés par des députés arméniens, alors que la loi prévoit un député pour 50 000 électeurs.
A partir de 1908, on assiste à une rapide montée du nationalisme. Le retour des musulmans de Russie va renforcer le parti des Jeunes Turcs et leur nouveau but : construire une Turquie indépendante. C’est pour eux la première étape de la libération des Turcs d’Asie. De 1908 à 1914, les Jeunes Turcs ne participent guère au gouvernement car ils s’efforcent de maintenir l’unité de leur parti, menacée par leurs adversaires. En revanche, ils mettent ce délai à profit pour étendre leur influence à travers tout l’Empire, si bien qu’en 1914 ils contrôlent le gouvernement. Saïd Halim est premier ministre et les postes-clés sont détenus par le triumvirat – Talaat au ministère de l’intérieur, Enver au ministère de la guerre et Djemal au ministère de la marine. Peu à peu, ils se persuadent jusqu’à l’obsession que rien ne pourra se construire dans l’empire tant que les Arméniens y demeureront. L’ottomanisme idéaliste des jeunes étudiants turcs n’est plus. C’est la naissance d’un nationalisme radical où tout immigré est jalousé et dénigré ; rendu responsable des maux de la société de part sa seule présence et progressivement considéré comme un intrus dont il faut se débarrasser.
Quand l’horreur masque l’horreur.
Jusqu’en décembre 1914, la situation reste à peu près stable, mais les Arméniens redoutent le pire. Déjà, ils subissent brimades et provocations. C’est à ce moment que les notables et les membres du clergé arménien manifestent leur volonté d’indépendance de l’Arménie turque, un nouveau sujet d’agacement pour les autorités turques.
A l’entrée de l’Empire Ottoman dans la grande guerre, les Arméniens sont parmi les premiers à répondre à la mobilisation générale. Le pouvoir y voit le moyen de supprimer le risque de rébellions dans les provinces et répartit les soldats arméniens dans tout l’empire. Les premières défaites pèsent lourd sur le moral des soldats et du peuple et la jalousie et la haine de certains envers les Arméniens ne font que croître. En janvier, les événements se précipitent: au lendemain de la déroute de Sarikamish, des soldats turcs, pour laver l’affront qu’ils pensent avoir subi, se vengent sur des populations arméniennes en pillant, torturant et tuant.
A Constantinople, les panturquistes décident alors que le moment est propice pour résoudre définitivement le « problème » arménien. Un plan d’extermination est mis au point par le gouvernement sous la houlette de Talaat. Le déroulement du génocide est planifié dans ses moindres détails. Première étape de leur plan : rassembler toutes les forces militaires arméniennes pour les désarmer, affecter les soldats à des travaux de voiries et ensuite les exécuter, discrètement, par bataillons de cent. Toute force potentiellement rebelle se voit ainsi annihilée avant même de pouvoir se constituer. Après le pouvoir des armes, c’est celui des mots qui est visé : un millier d’intellectuels et de notables arméniens sont arrêtés et, pour la plupart, disparaissent sans laisser de traces. Les membres des partis arméniens sont également arrêtés – accusés de trahison, de recel d’armes, … – et contraints à signer des aveux avant d’être liquidés en dehors des villes. Conçue comme une opération stratégique qui désarme et fragmente l’adversaire, l’extermination des Arméniens a commencé.
L’ordre de déportation est alors affiché ou crié dans les rues. Les Arméniens ont deux jours pour rassembler leurs biens ou les vendre. Les hommes, séparés des femmes et des enfants, sont contraints de partir immédiatement et fusillés presque au pas de leur porte. Le reste de la population est réparti en groupes qui quittent la ville à intervalles réguliers. Au moindre refus d’obtempérer, soldats et policiers ont l’ordre d’ouvrir le feu. Les Turcs qui tentent d’aider un Arménien sont menacés du même traitement. Sous la garde des gendarmes, les caravanes se mettent en route vers leur destination finale théorique : Alep. Mais la déportation n’est qu’un moyen de déplacer les personnes condamnées afin de dissimuler dans la mesure du possible les exécutions aux populations des grandes villes. Dans les villages, on tue toute la population arménienne sans état d’âme, du prêtre au plus jeune enfant.
En réalité, seuls 400 000 survivants très affaiblis réussiront à atteindre Alep où rien ne les attend, à part des caravansérails en ruine. Ils ont résisté à un périple inhumain: enlèvements de femmes et d’enfants, pillages des biens, exécutions des traînards et de groupes entiers de déportés, morts de faim et de soif… Certains sont même forcés de travailler pendant près d’un an sur le chantier d’un chemin de fer avant de reprendre leur marche vers la mort. Arrivés à Alep, plaque tournante de la déportation, les survivants sont envoyés vers les déserts de Syrie et de Mésopotamie. Là aussi la route fait des ravages dans les rangs des prisonniers. Certains succombent au typhus ou à la dysenterie, d’autres sont vendus comme esclaves aux populations nomades… Quatre semaines de marche plus tard, l’ordre est donné d’en finir : tous sont exécutés, noyés, brûlés, pendus… sans exception.
En trois mois, les Turcs ont accompli eux-mêmes plus de ravages que n’auraient pu en commettre leurs ennemis. L’empire s’est transformé en un charnier jonché de cadavres, parsemé de potences et de bûchers. Les villes sont désertes, les fleuves charrient des corps mutilés.
Chronologie
1894-1896 : Massacres des Arméniens dans l’Empire ottoman sous Abdul Hamid (300 000 victimes environ).
1908 : Arrivée au pouvoir du comité Union et Progrès, dirigé par les Jeunes Turcs.
1909 : Massacres d’Adana en Cilicie (30 000 victimes).
1914 : Début de la Seconde Guerre Mondiale : l’Empire ottoman se range aux côtés de l’Allemagne et de l’Autriche-Hongrie.
1915-1916 : Génocide des Arméniens perpétré par le gouvernement turc.
1918 : Fin de la Seconde Guerre Mondiale : effondrement de l’Empire ottoman et proclamation de la République d’Arménie.
1921 : Teilirian assassine le dirigeant Jeune Turc Talaat et est acquitté du meurtre lors de son procès.
1965 : Manifestation non officielle à Erevan (Arménie soviétique) pour le cinquantième anniversaire du génocide.
1967 : Inauguration à Erevan du mémorial aux victimes de 1915-1916.
1974 : Un rapport de l’ONU mentionne les massacres des arméniens comme le premier génocide du XXe siècle. Protestation du délégué turc qui demande la révision du paragraphe mentionnant le génocide des Arméniens.
1975 : Commémoration du 60e anniversaire du génocide : plusieurs manifestations à travers le monde.
1975-1983 : Une trentaine de diplomates turcs sont assassinés par des organisations arméniennes ayant soif de vengeance : ces meurtres seront immédiatement et unanimement condamnés par la communauté arménienne et l’opinion publique.
1987 : Le Parlement européen vote une résolution sur la reconnaissance du génocide malgré les protestations de la Turquie.
Aujourd’hui : En Turquie, un écrivain a été assigné devant les tribunaux pour avoir reconnu l’existence du génocide. En France, une proposition de loi, adoptée depuis peu, prévoit des peines de prison ferme et une forte amende pour celui qui oserait nier ces événements.
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*Publié dans Didier Torossian, Les yeux ouverts, Les 400 coups, 2009.
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*Publié dans Didier Torossian, Les yeux ouverts, Les 400 coups, 2009.
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